#508

Les choses ne sont en effet c’est-à-dire néanmoins, l’amour peut-être toutefois cependant, mais jamais ne seront par ailleurs pour toujours.

#507

Une radio des poumons est passée tout là-haut, de gauche à droite, suivie de celle d’un tibia cassé, puis d’une cheville fracturée, et j’ai bientôt eu l’impression, depuis mon transat, d’être le chirurgien du cosmos à qui les nuages demandaient d’établir en urgence le diagnostic d’un ciel accidenté.

#506

Rien trouvé d’autre que la Littérature pour faire sécession quand tout me paraît trop bête, ou que l’air du temps devient irrespirable. Plutôt que de céder au dégoût et de cracher au pied du premier brailleur de slogan qui passe, je me retranche dans un livre comme d’autres le font dans la drogue ou dans des mondes factices. La lecture des chefs-d’oeuvres du passé s’apparente alors à un masque de réalité virtuelle qui façonne pour moi des êtres plus denses, plus riches et plus vivables que ces crétins à pancartes qui ne pensent pas plus loin que le bout de leur tweet. 

#505

Je suis beau. Mais beau, tellement beau… D’un coup l’évidence de ma beauté me stupéfie. Je dois faire quelque chose de toute cette beauté, elle exsude, elle déborde, ce serait criminel de garder ce trésor pour moi tout seul. Il faut au moins que j’aille me montrer quelque part, que ma beauté profite aux autres. Admirez comme je suis beau ! Je suis si beau, beau, incroyablement beau ! C’est fou d’être beau à ce point ! Comment ne l’avais-je pas remarqué avant ? Regardez-moi et célébrons ensemble ma beauté ! Regardez-moi ! Hé ho ! Regardez-moi bien bande d’enculés ! Regardez comme je suis beau ou allez niquer vos putes de races !

#504

Le problème dans le fond c’est que la plupart des écrivains vivants sont morts.

#503

Écouter le chant des oiseaux au petit matin n’aura fait que raviver l’irréductible tension qui me détermine : j’aimerais pouvoir me réjouir de ces concerts de gazouillis où semblent éclater la joie, la légèreté, les ferments de la belle saison ; mais l’illusion finit toujours par se dissiper peu à peu, jusqu’à ce que je ne parvienne plus à percevoir dans ce vacarme trompeur autre chose que la réalité telle qu’elle est, et qui me renvoie sans détour à ce qu’il y a de plus tristement commun en nous : chercher à baiser la première venue, défendre son territoire par l’intimidation bruyante, écarter ses concurrents en employant au besoin toute la brutalité de sa race.

#502

Enfermé depuis quatre jours j’ai l’impression de devenir Arya Stark ressassant à voix basse la liste des condamnés dont le châtiment sera infligé en temps voulu : Buzyn… Macron… LeMaire… Philippe… Le Chinois… Pangolin…

#501

Allez, voyez le bon côté des choses : rester à la maison c’est enfin l’occasion de sortir les manuscrits des tiroirs et de reprendre la rédaction de votre roman pourri dont tout le monde se fout.

#500

Envie de te déconstruire en te cassant les codes après t’avoir brisé les tabous.

#499

Grosse, grosse envie d’être envahi par l’armée chinoise et de finir esclave sexuel d’un obscur délégué du Parti qui me lirait des poèmes de Mao pendant que je lustrerais ses pompes à la cire Made in France en costume traditionnel alsacien.

#498

Rien n’y fait : voilà ma conclusion. J’aurai au moins essayé, au prix d’un lourd effort d’introspection et en y mettant toute la bonne volonté du monde, de comprendre pour quelle raison ça me répugne, m’étouffe, m’oppresse et me dégoute à ce point, jusqu’à en gémir de douleur dans un coin sombre de ma chambre, d’entendre à chaque fois le mot japonais « judoka » être féminisé de façon si absurde, stupide et injustifiée en « judokate ».

#497

Je suis si consciencieux que même quand je rate quelque chose, je tiens à réussir mon ratage à la perfection.

#495

Octogone sans règles, sans arbitre, sans public, sans caméras, sans lumière, en pleine nuit, draps propres, deux oreillers, musique douce, sans pitié jusqu’à ton abandon.

#495

Y a-t-il différents degrés de plaisir dans la contemplation de la nature, comme il en existe dans la lecture des livres ? Ce long tapis de feuilles mortes dont la beauté simple et immédiate suffit à m’émouvoir, n’est-il en fait qu’une sorte de Anna Gavalda de la nature, que mépriserait n’importe quel grand voyageur ayant gravi les Proust montagneux, arpenté les Dostoïevski des hauts plateaux, exploré les Baudelaire océaniques ?

#494

J’en arrive à un tel degré de mensonge que mon propre journal intime n’a d’autre finalité que de me tromper moi-même.

#493

On reconnaît les vrais timides au fait qu’ils parlent beaucoup trop : pour eux, même leurs silences ne méritent pas d’être entendus.

#492

Je peux comprendre que l’un des buts de l’existence soit de s’enrichir. C’est tellement plus agréable de vivre dans les quartiers riches. Les rues y sont d’une propreté réconfortante, aucune poubelle puante, aucun déchet humain n’entravent le passage, on marche sur des trottoirs immaculés. Ce ne sont pas des rats qui passent sous les voitures mais des hérissons qui gambadent d’un jardin fleuri à un autre. Jamais de tapage ni de scandale public dans les quartiers riches : le soir, des hommes bien élevés ont la décence d’y battre leur femme en silence derrière les portes closes.

#491

Voilà le nouveau monde : quand surviendra le grand incendie, nous serons moins occupés à porter l’eau pour l’éteindre qu’à chercher dans notre téléphone quel filtre conviendra le mieux à la couleur des flammes.

#490

J’éprouve à chaque fois la même fierté imbécile, quand je décale mon véhicule pour ouvrir la voie au camion de pompiers, avec le sentiment d’avoir participé à ma modeste mesure à éteindre l’incendie. 

#489

Je lance une cagnotte participative pour m’aider à réaliser un beau projet qui me tient à coeur : rien foutre. Écologiquement responsable, économiquement viable, rien foutre chez moi s’inscrit dans une démarche profondément humaniste : foutre la paix aux populations locales du monde entier qui pourront ainsi continuer, sans aucune contrepartie, de se passer de ma présence nocive. 

#488

L’écrivain est confronté à une tâche paradoxale : faire tout ce qu’il peut pour que ce qu’il écrit ressemble le moins possible à de l’écriture.

#487

Après avoir aperçu des enfants danser comme des fous sur la Macarena à la fête de fin d’année de leur école, je suis pris d’une soudaine nostalgie de ces incroyables années 90 qui nous ont quand même fait passer de Nirvana à Los del Rio sans aucune espèce de transition. Et puis d’un coup, comme une gifle cinglante me tirant de ma rêverie, retour brutal dans notre décennie finissante : un vague Papaouté, une triste Nakamura, suivie d’un pauvre Rap à la mélodie difficilement identifiable, sur lequel en tout cas les enfants ne danseront pas.

#486

Ça fonctionne à tout âge, et avec n’importe lesquelles, même celles où ce n’est pas formellement interdit : on ressent toujours une joie délicieusement transgressive, un petit plaisir voyou, à passer par-dessus une barrière.

#485

Il faut continuer d’écrire tout en prenant acte de l’impuissance du langage avec lequel, comme le dit Chevillard, il sera à jamais impossible de « mordre dans le réel avec le mot mâchoire ».

#484

On me dit : « Si tu te fais tatouer, il faut quelque chose qui te ressemble. » J’ai bien réfléchi, et j’en suis venu à cette conclusion : ce qui me ressemble, c’est justement l’impermanence. 

#483

« Bon, j’y vais, j’ai besoin de mourir » lance le clochard à la clientèle bourgeoise de la librairie, qui demande après son départ à ce qu’on ouvre grand les fenêtres pour faire entrer un peu d’air pur.

#482

On parlait de Droits, il semblerait qu’il s’agisse désormais d’une Journée Internationale de l’Idéalisation de « la Femme », pendant laquelle chacun bredouille avec émotion ou déclare avec fracas, selon les tempéraments, à quel point les femmes seraient toutes, sans exception, formidables, fortes, pétillantes, aventureuses, combattives, belles, rieuses, insouciantes, courageuses, légères, évanescentes, déterminées, etc. ; au regard de quoi je tenais pour ma part, à contre-courant de cet unanimisme gluant, à rendre hommage aujourd’hui à la grande littérature qui, elle, se donne pour tâche de détruire les illusions mensongères et notamment, en l’occurrence, celle consistant à faire croire que les femmes seraient si différentes, par nature, de ce que sont les hommes : bêtes, lourds, faibles, lâches, moutonniers, insignifiants, cruels, navrants, irresponsables, naïfs, inconstants, névrosés, bref : humains.

#481

Je trouvais que ce roman mettait un peu trop de temps à démarrer quand soudain, au détour d’une page, sans prévenir, je tombai sur le mot « Fin ».

#480

Beaucoup trop de romans contemporains s’attardent sur la description d’expériences sensorielles intimes : l’odeur du café chaud, la fraîcheur de la pluie sur la peau, la matière molle d’un fruit trop mûr… Et de ce genre de mignoneries on serait tenté de tirer un jugement global qui s’appliquerait à une grande partie de la littérature d’aujourd’hui : certes, c’est joli et poétique, mais on n’en a rien à taper.

#479

Cet espace d’écriture solitaire est mon réseau social idéal, où il n’y a que moi seul pour me contredire, me distraire, m’insulter.

#478

On ne devrait pas trop se moquer de quelqu’un qui « enfonce une porte ouverte », car il ne viendrait à l’esprit de personne de reprocher à un tout jeune pèlerin de s’extasier devant les beautés d’un sentier qu’il emprunte pour la première fois, sentier pourtant battu depuis la nuit des temps par des milliers d’autres avant lui.

#476

Je prenais des cartes quand Arthur chopait nos verres, Emmanuel la vinasse, Paul le Ricard et Francis le bacon que David hume. Berg sonne. Comme d’hab Martine n’aidait guère, mais heureusement Simone veille. Pas buveur mais très cartes, Jean-Baptiste sait que Sigmund fraude. Alors Adam s’immisce et gueule, Hannah arrête, Herbert m’accuse. Après la partie Auguste compte : il a cent, Stuart mille. En fin de soirée Michel serre : il baise Pascal et Nicolas, deux cons d’Orsay. Benjamin, constant, en pelote un, celui que Thomas mord, pendant que Félix gâte Harry. Au petit matin Raymond est rond, Umberto est con, Bertrand ruisselle et John loque. Tout ceux-là n’iront certainement pas au paradis mais peu importe : il paraît que même là-bas, Pierre bourre Dieu.

#475

Écris abondamment, puis enlève tout, jusqu’à ce qu’il ne reste que le minimum vital. Le peu qui restera : ce sera ton style.

#472

Etre « ouvert d’esprit », ce n’est pas seulement se montrer bienveillant envers les différences de l’autre, c’est être en auscultation permanente de son propre esprit pour y dénicher sans relâche ce qui est prêt à se laisser transformer.

#471

J’ai imaginé l’histoire d’un homme enfermé dans un chalet isolé en pleine tempête de neige pour y écrire son chef-d’oeuvre. Jusqu’au moment critique où, après avoir brulé tout ce qu’il y avait de consumable pour se chauffer, bûches, table, chaises, plancher, le dernier moyen de ne pas mourir de froid consistait à jeter au feu les milliers de pages que comptait son récit gigantesque, en attendant les secours. Mais à bien y réfléchir, cette nouvelle ne tenait pas la route. Alors faute de pouvoir en faire quelque chose je préfère abandonner sa carcasse ici, dans cette espèce de débarras littéraire, comme un artisan d’histoires qui remiserait au placard des caisses de phrases « au cas où ça servirait un jour » sans plus jamais y toucher jusqu’à sa mort.

#470

Promoteurs enthousiastes de l’inclusivité, les anarchistes ont choisi de moderniser leur slogan : « Ni dieu ni déesse ni maître ni maîtresse ».

#469

Je crois que je peux dire aujourd’hui, après avoir fait un long travail sur moi-même en tant qu’homme, que j’ai tiré la leçon du mouvement #Metoo : même les grosses putes ont droit à un peu de respect.

#468

On dit toujours que « la critique est facile, mais l’art est difficile ». Or ce n’est plus vrai. Aujourd’hui l’art est facile, c’est la critique de l’art facile qui est difficile, puisque l’art facile est acclamé par le plus grand nombre et que le vrai critique se donne au contraire pour tâche de nous révéler une beauté singulière qui ne peut parler qu’à quelques-uns.

#467

En voyant passer devant moi cet homme dans la rue, une image m’est venue à l’esprit : celle d’un monde où, à la place de notre téléphone portable, ce serait un pistolet chargé que nous sortirions de notre poche toutes les heures pour le braquer sur notre tempe, et en lieu et place de nos conversations se tiendraient de longues négociations avec nous-mêmes  : « Allez, donne-toi une bonne raison de rester en vie. Une seule. Est-ce que je mérite vraiment de vivre encore une heure ? Et qu’est-ce que je vais en faire, de cette heure de vie supplémentaire que je m’accorde ? » Et régulièrement les services municipaux ramasseraient sur le trottoir le cadavre frais d’un homme qui n’a pas réussi à se convaincre de continuer plus longtemps ce parcours solitaire absurde qu’on appelle la vie.

#466

« Elle me traite comme un chien ! » Il a l’air de s’en plaindre. Alors que moi, tout envieux, je pense à toutes les gentillesses auxquelles ce chanceux doit avoir droit, toutes les caresses qu’elle doit lui prodiguer, tous les mots doux qu’elle doit lui dire à l’oreille, tous les repas servis directement dans l’assiette, et les coups de langue humides donnés à chaque réveil dans la chaleur des draps.

#465

Cécile Coulon, fraîchement auréolée d’un prix de poésie et dotée d’une solide culture littéraire, nous apprend à la radio que Guillaume Apollinaire « parle à tout le monde, a écrit pour tout le monde », qu’on « peut le lire à 7 ans », qu’il est d’une « humanité intense », et qu’un poète se doit d’écrire « pour le plus grand nombre ». C’est tellement vrai… Tellement bien vu… En témoigne par exemple ce passage tiré au hasard des Onze mille verges, ouvrage intensément humaniste que nous devrions enseigner dans nos écoles primaires : « Ses mains tenaient fermement ce gros cul ferme comme une pastèque dure et pulpeuse. Il palpait ces fesses royales et avait insinué l’index dans un trou du cul d’une étroitesse à ravir. Sa grosse pine qui bandait de plus en plus venait battre en brèche un charmant con de corail surmonté d’une toison d’un noir luisant. Elle lui criait en roumain : « Non, tu ne me le mettras pas ! » et en même temps elle gigotait de ses jolies cuisses rondes et potelées. » CQFD

#464

Dans le tramway, une collégienne à son amie : – Oh le cunnilingus c’est bien une maladie ? J’suis sûre on dirait j’ai attrapé un cunnilingus sa mère la pute.

#463

Depuis l’autre bout de la librairie, un petit monsieur dégarni lance à son épouse : – Chérie, on se retrouve en haut ? Hein chérie ? Chérie ? Tu me retrouves en haut ? Mais sa femme, qui fixe depuis tout à l’heure la couverture de « L’Ignorance » où trône la photo noir et blanc du beau Kundera, ne juge pas nécessaire de lever les yeux pour si peu.

#462

Dans les allées du supermarché une jeune maghrébine en robe moulante fait dodeliner ses fesses grasses, et ses sandales qui trainent sur le carrelage font le bruit d’une allumette grattée d’un coup sec sur le flanc de leur boite.

#461

Débarrassée de la lune, la nuit retrouve enfin sa raison d’être et peut de nouveau nous envelopper de la noirceur qu’elle n’avait plus.

#460

L’espace cafétéria de la médiathèque emploie depuis peu une étudiante dont le décolleté laisse entrevoir la poitrine généreuse, et voilà que depuis ce matin s’étire une file inhabituelle de clients qui se bousculent pour acheter ces gâteaux sous plastique, ces salades sans goût, ces eaux plates à deux euros la bouteille.

#459

Dans la chaleur du parc un couple de bourgeois-bohèmes sans entrain, plombé par la lassitude et l’amertume, se lance mollement dans un échange de frisbee pour divertir leur enfant qui geint sur la pelouse brûlante.